Design

La destruction des idoles


« Je ne peux pas m’imaginer perdre une seconde de mon temps à designer une lampe, malheureusement, je continue », Philippe Starck.

Nous sommes en 2003. La galerie Sud du centre Pompidou reconnaît un designer qui aura su marquer le design contemporain, tant par son approche que par sa personnalité : Philippe Starck. Alors que les espaces d’expositions consacrent une succession de chaises invisibles, de brosses à dent ou autres brosses de toilette, notre oeil est attiré par une succession de bustes inclinés, prêts à détruire l’image pourtant proclamée de ce designer sulfureux. Nous sommes là dans toute l’ambiguité du personnage : un homme doté d’un égo démesuré qui ne demande qu’à être renversé, qui imagine des objets pour qu’ils ne se voient pas et qui crée de la matière pour la réduire.

J’ai toujours respecté le génie créatif de Philippe Starck : cette volonté de ne jamais reprendre ce qui a été fait, de sortir de cette zone de confort dans laquelle chaque discipline a tendance à s’enfermer à travers ses grands théoriciens, ainsi que la démocratisation qu’il a amenée en pratiquant des «prix réduits» et en explorant de nouveaux territoires (l’espace par exemple).

J’ai souvent ignoré son égo en considérant qu’il est normal de se prendre pour un dieu quand on est entouré de personnes qui vous prennent comme tel pendant 30 ans. Il ira même jusqu’à dire chez Ardisson qu’il était dommage, au vu de ce qu’il avait fait dans le design, qu’il n’ai pas fait de politique car il aurait réellement pu aider les autres. Apparemment l’intelligence créative est la même que celle utile à la gestion de la chose publique.

Mais il vient un moment ou la création est moins bonne, et les propos plus dérangeants.

Le lancement sur-médiatisé de la nouvelle freebox est un exemple de projet décevant. Alors que l’on touche à un produit qui répond à un besoin immatériel, à une nouvelle économie qui représente de la société post industrielle, le designer doit répondre à ces nouveaux défis. En choisissant la facilité de montrer de manière la plus littérale qui soit (l’écriture) l’utilité et les besoins que doit combler l’objet, Philippe Starck fait ici preuve de non-design. Le rôle premier d’un designer n’est il pas de concevoir des objets pour répondre à un besoin de l’homme grâce à un choix de matériaux et à des formes spécifiques ? On notera pour sa défense la frilosité de free vis à vis du design de ses anciennes VOIP et on imagine aisément un cahier des charges assez restrictif (du type «on adore ce que vous faîtes mais faîtes le autrement»).

Freebox Révolution – Philippe Starck

Les dernières provocations de Philippe Starck ont eu lieu au dernier salon du mobilier de Milan.

Philippe Starck: I hate design

« Je n’ai aucun désir, aucune ambition de produire de nouveaux objets. Je suis tellement honteux de toujours produire de la matérialité alors que nous n’en avons plus besoin. Aujourd’hui, il nous faut de nouvelles propositions, de nouvelles utopies, de nouvelles actions. Nous avons besoin de réponses à la question : quelle sera la réponse à l’ère post-plastique et post-pétrolière ? Tant de questions qui sont si importantes que je ne peux pas m’imaginer perdre une seconde de mon temps à designer une lampe, malheureusement, je continue. » salone mobile milano 2012, Philippe Starck (interview complet disponible en fin d’article).

La sensation de limite que peut apporter le caractère fini de l’objet face à un ressenti, une sensation que l’on veut exprimer ou que l’on considère comme primordiale est une difficulté qui se pose au designer. Au lieu de dire que la conception d’une lampe est une perte de temps comme cela nous est dit au salon de Milan, pourquoi ne pas réfléchir à une nouvelle sorte de lampe qui permet d’exprimer ce nouveau désir ? Alors même que les besoins primaires de l’homme évoluent, quelle place doit avoir le designer dans cette évolution ?

De plus, la matérialité peut être un moyen d’accéder à l’immatérialité. Les Grands Bâtisseurs de Cathédrale n’ont ils pas construit pour accéder à cet immatériel qu’est le divin ? Quand Le Corbusier crée le modulor qui a permis l’architecture à taille humaine, ne crée-t-il pas en même temps une équation censée régir la vie (cela vaudra même des discussions avec A. Einstein) ?

En dénigrant le travail de nombreux designers, Philippe Starck commet une faute. Faute car ce designer a un statut particulier : il représente le design aux yeux du grand public, qu’il le veuille ou non. De nombreuses entreprises payent même très cher ses prestations pour avoir son nom sur leurs produits (et donc, une bonne couverture médiatique). Cet espace occupé, tant médiatique qu’économique, est un espace perdu pour les jeunes créateurs (et ils sont nombreux) qui, eux, ont vraiment la passion du métier et de cette chose si futile qu’est l’objet. Cette supériorité économique ne serait pas un problème si elle n’était pas critiquée par son principal acteur. L’innovation est toujours préférable à la critique.

Si cette situation vous semble si insupportable cher M. Starck, ayez le courage de vos opinions, partez (ne faîtes pas comme Madonna ou les Rolling Stones).

In memoriam d’une époque où Philippe Starck aimait le design.

Asahi Beer Hall - Tokyo - 1990

Placido Arango Jr. House, Madrid - 1996

Placido Arango Jr. House, Madrid - 1996

Le Moult House, Paris - 1985-1987

Groningen Museum - 1993

Café Costes, Paris 1984

Hotel Mondrian , West Hollywood - 1996

Hotel Mondrian, West Hollywood - 1996

Restaurant Teatriz, Madrid - 1990

Restaurant Theatron, Mexico - 1985

Hotel Sanderson, Londres - 1998

Hotel Clift, San Francisco - 1999

Hotel St. Martins Lane, Londres - 1999

Hotel St. Martins Lane, Londres - 1999

Ceci n'est pas une chaise - 1996

W. W. Stool - 1990

Chaise Louis Ghost

Virtuelle - 1997

 

Marc Lauzeral

Marc Lauzeral

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